Jules Senard, le maire de la reconstruction

Actualités 01/12/2025

Bachelier à quatorze ans, brillant avocat, homme politique de premier plan des débuts de la IIIe République, Jules Senard (1800-1885), fut le maire qui releva Saint-Cloud de ses ruines après la guerre de 1870-1871.

Le 16 décembre 1888, le conseil municipal de Saint-Cloud vote une délibération par laquelle la rue des Charbonniers devient le boulevard Senard, « en souvenir des services rendus à la population de Saint-Cloud après les désastres de la guerre ». Jules Senard est mort trois ans auparavant, et la Ville rend ainsi hommage à celui qui fut son maire de 1871 à 1874 et qui lutta pour relever la ville de ses cendres.

La formation d’un esprit précoce

Jules Senard est ce que le XVIIIe siècle aurait appelé un « honnête homme » : un esprit ouvert, caractérisé par l’équilibre et la modération, sachant « et converser et vivre », selon la définition de Boileau. Il naît à Rouen aux confins de l’aristocratie et de la roture, sa mère étant la fille du Chevalier du Tertre, ancien commissaire des guerres de Louis XVI, et son père, un maçon architecte ayant sauvé son futur beau-père des geôles de la Terreur. Jules Senard en gardera des convictions républicaines, tempérées par un attachement aristocratique à l’ordre et par la crainte des « émotions populaires ».

Obtenant son baccalauréat ès Lettres à quatorze ans, il monte à Paris et veut s’inscrire en droit. Renvoyé dans ses foyers car trop jeune, il fait seul ses humanités, se forgeant une solide culture littéraire française et latine, aidé par une mémoire remarquable : les pages de vers et de prose apprises par cœur à l’époque nourriront ses plaidoiries durant toute sa carrière.

Inscrit à seize ans à la faculté de droit, il fréquente aussi la Sorbonne, où il suit les cours de François Guizot et Victor Cousin, hommes d’État et intellectuels, et ceux des Arts et Métiers, où il s’initie à la physique et à la chimie. Sa licence obtenue en 1819, il s’inscrit au barreau de Rouen, où il a été rappelé par la mort de son père.

Un jeune avocat libéral sous la Monarchie de Juillet

Très tôt estimé par ses confrères, Senard est élu dès 1835 bâtonnier de l’Ordre des avocats de Rouen ; il sera reconduit dans ses fonctions à quatre reprises. Son talent se révèle dans la défense de l’indépendance du Barreau face au pouvoir politique, alors que la Cour des Pairs prétendait désigner d’office les défenseurs des accusés des émeutes de 1834 contre les lois limitant les libertés de la presse.

Senard est identifié assez vite comme une figure rouennaise de l’opposition dynastique au règne de Louis-Philippe. Lors de la « campagne des banquets », menée dans toute la France par les différentes oppositions pour contourner l’interdiction des réunions publiques, il préside, près de Rouen, le dernier banquet le 25 décembre 1847, et convainc par un discours à la fois ferme et modéré.

La carrière politique d’un républicain modéré

Dès la proclamation de la République, après la révolution de février 1848, Senard, rallié au nouveau régime, est nommé procureur général à la Cour d’appel de Rouen. Son discours d’installation est une ode à la République. Aux élections d’avril 1848 pour désigner les membres de l’Assemblée nationale constituante, Senard est élu député de la Seine-Inférieure sur la liste des républicains modérés, où il figure en deuxième position derrière Lamartine. Après la défaite des républicains radicaux, face aux émeutes ouvrières qui secouent la ville de Rouen le 27 avril, Senard revient de Paris en urgence, reprend son poste de procureur général et mate le soulèvement avec l’aide de l’armée et de la garde nationale : on compte une trentaine de morts chez les émeutiers.

Cette réputation de fermeté lui vaut d’être élu vice-président de l’Assemblée nationale, puis président un mois plus tard, ce qui le place au premier plan du monde politique durant les journées insurrectionnelles de juin 1848.

Lors des journées de juin, nées de la fermeture des ateliers nationaux, Senard signe le 24 juin le décret instaurant l’état de siège et confiant « tous les pouvoirs exécutifs » au général Cavaignac. Le 26 juin, les dernières barricades sont levées. Deux jours plus tard, l’Assemblée nomme le général Cavaignac président du Conseil des ministres, et déclare que Senard et lui « ont bien mérité de la patrie », honneur national exceptionnel réservé aux sauveurs de la patrie, comme, plus tard, Foch et Clemenceau.

Cavaignac appelle Senard au gouvernement comme ministre de l’Intérieur. En quelques mois, ils réorganisent l’administration, la police nationale, font voter l’instauration du suffrage universel masculin aux élections municipales et départementales, fixent à douze heures la durée maximale de la journée de travail, mais restreignent par décrets la liberté de la presse en rétablissant le cautionnement des journaux.

Ce retour à l’ordre ne suffit pas à faire élire Cavaignac à l’élection présidentielle de décembre 1848. Une fois Louis-Napoléon Bonaparte élu, les républicains modérés essuient une sévère défaite aux élections législatives de mai 1849, et l’Assemblée, désormais appelée législative, se révèle nettement conservatrice. Senard, battu, reprend son activité d’avocat à plein temps.

Un ténor du Barreau sous le Second Empire


Inscrit au Barreau de Paris, Senard en devient un des ténors, retrouvant l’éloquence qui l’avait fait remarquer dès le début de sa carrière. L’étendue de ses connaissances, notamment en sciences, lui assure des succès dans les affaires de commerce et d’industrie, notamment celles qui touchent aux brevets et aux contrefaçons.

De cette période de sa carrière, on retient surtout, en janvier 1857, sa défense de son ami Gustave Flaubert, accusé d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs pour son roman Madame Bovary. La plaidoirie, face au procureur Pinard, dure quatre heures. Senard plaide, à grand renfort de citations et d’explications de textes, la valeur édifiante de l’œuvre et la moralité de l’auteur, tentant d’y révéler « l’excitation à la vertu par l’horreur du vice ». Flaubert, acquitté, lui dédicacera le roman, promis à la postérité que l’on sait.

Lorsqu’éclate la guerre franco-prussienne de 1870, Senard est envoyé à Florence par le gouvernement de Défense nationale, pour demander l’appui de l’Italie. Rejoint par Thiers, il n’obtient que la neutralité de l’Italie, mais gagne le soutien de Garibaldi et de ses volontaires, qui rejoignent l’armée française. Son intervention évite néanmoins que soit remis en cause le rattachement à la France du comté de Nice, datant de 1860, malgré l’opposition de Garibaldi à ce traité.

Reconstruire Saint-Cloud

Senard est propriétaire depuis plusieurs années d’une villégiature à Saint-Cloud, au 12 avenue de Nancy, et s’est attaché à la commune. En août 1871, il est élu conseiller municipal, puis élu maire par 21 voix sur 22 (contre une pour le Docteur Desfossez), prenant la suite de Léon Tahère. Républicain modéré, Senard offre un profil rassurant, précédé de sa réputation d’homme d’ordre – la Commune, matée dans le sang fin mai, est un traumatisme tout récent.

Le conseil municipal, composé pour l’essentiel de propriétaires, s’attelle aussitôt à la recherche d’indemnités pour reconstruire la ville ravagée. Après avoir écrit, pour la forme, à l’empereur Guillaume Ier, les Clodoaldiens comptent sur la proximité entre Senard et Thiers, alors président de la République, pour les aider à obtenir rapidement les réparations espérées, d’un montant de 13 millions de francs. La Ville adresse une pétition à l’Assemblée nationale, et le maire demande au préfet que soient remboursés en priorité les propriétaires « nécessiteux », ceux qui habitaient leur maison à l’année. Senard crée un comité pour la reconstruction, qui collecte des fonds voués à servir de garantie pour les emprunts contractés par les « propriétaires pauvres ». Plusieurs comités d’aide abondent ce fonds, dont des comités américains, et des quêtes sont organisées, notamment aux abords des ruines du château, visitées par de nombreux touristes.

Une vingtaine de garanties sont ainsi accordées, ce qui semble bien peu aux habitants, qui manifestent leur impatience par une pétition. Les propriétaires sinistrés plaident leur cause devant la Commission de révision des dommages de Saint-Cloud, et le maire se bat pour obtenir du conseil général la réévaluation de l’indemnité annoncée, soulignant l’importance exceptionnelle des destructions par rapport à celles des autres villes du département.

Senard obtient finalement les 13 millions de francs, mais les versements tardent, seule une partie de l’indemnité est versée… Dès 1872, la moitié des maisons détruites ont été rebâties, mais en 1874, il en reste plus de 200 à reconstruire. Face à l’insuffisance de l’indemnisation par l’État, Senard laisse sa place de maire à Ferdinand Tordo lorsqu’il est élu député de Seine-et-Oise en 1874. À l’Assemblée, il votera l’amendement Wallon qui instaurera la IIIe République à une voix de majorité. Fidèle à Saint-Cloud, il y restera conseiller municipal jusqu’à sa mort en 1885, mais souhaitera être enterré à Rouen, auprès de ses parents.

 

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